Et si le monde de demain ressemblait à une utopie égalitaire et sobre ? Un consortium de 45 chercheurs issus du Laboratoire sur les inégalités mondiales a publié un rapport exploratoire qui dessine les contours d'une planète radicalement transformée à l'horizon 2100. Au menu : une convergence mondiale des revenus, une fiscalité redistributive sans précédent et un découplage entre prospérité et émissions carbone. L'exercice assume pleinement sa dimension prospective et provocatrice, loin des projections prudentes habituelles.
Le document ne prétend pas prédire l'avenir, mais explorer ce qui serait nécessaire pour conjuguer justice sociale et soutenabilité climatique. Trois piliers structurent cette proposition : un revenu moyen mondial harmonisé, une fiscalité globale ciblant les patrimoines et revenus les plus élevés, et une trajectoire de décarbonation drastique couplée à une réorientation sectorielle de l'économie mondiale.
Un revenu mensuel de 5000 euros pour chaque habitant de la planète
Le premier axe du scénario repose sur une convergence des revenus nationaux moyens vers 5000 euros par personne et par mois, quel que soit le continent. Aujourd'hui, les écarts sont vertigineux : l'Amérique du Nord affiche un revenu moyen mensuel proche de 4600 euros, tandis que l'Afrique subsaharienne plafonne autour de 290 euros. Cette harmonisation suppose une redistribution massive des richesses à l'échelle planétaire, principalement financée par les détenteurs des plus gros patrimoines.
Dans ce modèle, les 50 % les plus pauvres de la population mondiale verraient leur part de la richesse globale passer de 2 % actuellement à près de 30 % en 2100. À l'opposé, les milliardaires — qui représentent seulement 0,001 % de l'humanité — connaîtraient une chute spectaculaire de leur emprise sur la richesse mondiale, tombant de 6 % à 0,05 %. Cette redistribution ne résulte pas d'un nivellement par le bas : elle s'appuie sur une croissance continue des revenus dans les régions les moins favorisées, soutenue par des transferts financiers internationaux.
Une fiscalité mondiale à deux étages pour financer la transition
Comment financer pareil basculement ? Le rapport propose l'instauration d'un système fiscal à deux composantes, additionnel aux régimes nationaux existants. Le premier outil est un impôt global sur les revenus, dont le taux marginal pourrait atteindre 90 % pour les tranches les plus élevées. Le second levier repose sur une taxe mondiale sur la fortune, plafonnée à 20 % du patrimoine net annuel.
Ces prélèvements cibleraient environ 1 % de la population mondiale, soit les individus disposant des revenus et patrimoines les plus importants, indépendamment de leur nationalité ou de leur lieu de résidence. Les recettes alimenteraient un Fonds pour la justice mondiale, chargé de financer simultanément la réduction des inégalités et les investissements climatiques. Ce fonds fonctionnerait comme un mécanisme de transfert Nord-Sud, mais aussi Sud-Nord dans certains cas, puisque des ultra-riches vivent également dans les pays à faible revenu moyen.
Les milliardaires verraient leur part de la richesse mondiale passer de 6 % à 0,05 %, tandis que les 50 % les plus pauvres bondraient de 2 % à 30 %.
Un réchauffement contenu à 1,8 degré grâce à une décarbonation accélérée
Le volet climatique constitue le deuxième pilier de l'utopie proposée. En l'absence de changement, les trajectoires actuelles conduiraient à un réchauffement supérieur à 4 degrés Celsius d'ici la fin du siècle. Le scénario du laboratoire vise, lui, à limiter la hausse à 1,8 degré, un objectif qui nécessite une décarbonation quasi complète de l'économie mondiale.
Pour y parvenir, le rapport mise sur un basculement rapide vers les énergies renouvelables : éolien, solaire, hydroélectrique et autres sources bas carbone deviendraient la norme. Les énergies fossiles — charbon, pétrole, gaz — connaîtraient une extinction progressive mais accélérée. Les investissements massifs dans les infrastructures vertes seraient financés en partie par le Fonds pour la justice mondiale, ce qui permettrait aux pays du Sud de sauter l'étape du développement carboné.
Une économie recentrée sur les services immatériels
La troisième grande rupture concerne la structure même de l'économie mondiale. Aujourd'hui, les secteurs matériels — industrie manufacturière, transports, extraction minière, construction — représentent environ 53 % du produit intérieur brut mondial. Ces activités sont aussi les plus émettrices de gaz à effet de serre et les plus consommatrices de ressources naturelles.
Le scénario propose un rééquilibrage radical au profit des services immatériels : éducation, santé, culture, recherche, services sociaux. À l'horizon 2100, ces secteurs absorberaient 43 % des heures de travail mondiales, contre seulement 11 % actuellement. Cette bascule s'accompagnerait d'une réduction du temps de travail global et d'une revalorisation des métiers du soin et de la transmission. L'idée sous-jacente est que la prospérité peut reposer sur des activités à faible empreinte carbone, pour peu que l'on change de paradigme économique.
Les ultra-riches, principaux contributeurs et perdants du scénario
Le rapport identifie clairement les ultra-riches comme les principaux responsables de la crise climatique actuelle. Leur mode de vie — jets privés, yachts, résidences multiples, consommation ostentatoire — génère des émissions par personne plusieurs centaines de fois supérieures à celles d'un ménage moyen. En conséquence, ils seraient les contributeurs majoritaires au financement de la transition, via la fiscalité exceptionnelle décrite plus haut.
Cette logique de responsabilité différenciée rompt avec les approches actuelles, souvent basées sur des contributions nationales volontaires et inégalement appliquées. Ici, la capacité contributive et l'empreinte carbone individuelle déterminent le niveau de prélèvement. Les perdants nets du système seraient donc concentrés dans le dernier percentile de la distribution mondiale des richesses, quelle que soit leur nationalité.
Un exercice assumé d'utopie politique et économique
Les coordonnateurs du rapport reconnaissent d'emblée le caractère utopique de leur proposition. Aucun mécanisme de gouvernance mondiale n'existe aujourd'hui pour imposer une fiscalité globale, et les résistances politiques seraient colossales. Pourtant, l'exercice a une valeur heuristique : il montre qu'une alternative aux trajectoires actuelles est techniquement et économiquement possible, même si elle suppose une volonté politique sans précédent.
Le document ne formule pas de feuille de route opérationnelle détaillée, mais il ouvre un débat sur les leviers mobilisables pour concilier justice et écologie. En démontrant la faisabilité mathématique d'un monde où convergence des revenus et soutenabilité climatique coexistent, les auteurs espèrent inspirer décideurs et citoyens. L'utopie n'est pas une prédiction, mais un horizon qui aide à penser autrement le présent.
Ces informations ne remplacent pas l'avis d'un professionnel qualifié en matière de politique économique ou de conseil financier. Elles constituent une synthèse exploratoire à des fins d'information générale.
